Fin de la CSRD : Et si les entreprises devenaient les héroïnes du récit climatique ?
Laurence Saquer Debavelaere
(© Ema Martins)Par Laurence Saquer Debavelaere, fondatrice du cabinet LS Conseil.
Simplification pour les uns, dépriorisation pour les autres : l’adoption probable de la loi Omnibus lors de la session plénière du 1er avril 2025, qui prévoit le report de deux ans de la mise en application d’un certain nombre de dispositions du Pacte Vert Européen présenté en 2019, dont la Corporate Sustainability Responsibility Directive (CSRD[1]), illustre une tendance qui questionne : celle d’un recul réglementaire présenté sous la forme d’un soulagement pour les entreprises.
Or, le sujet climatique ne se simplifie pas en étant dépriorisé, mais en étant plus lisible, plus concret, plus accessible à tous les membres de la société, quelle que soit la dimension avec laquelle ils sont individuellement adressés : salarié, indépendant, adhérent à une association, résident d’un littoral, ou d’une ville moyenne, bénéficiaire d’aides sociales, retraité, étudiant, mère célibataire, etc.
Ce « sursis » réglementaire accordé aux entreprises n’offre en réalité qu’un répit aux détracteurs de la CSRD. En effet, le paquet de mesures de la directive Omnibus n’est en rien un assouplissement du réel. L’urgence climatique demeure et s’aggrave. Leurs clients et leurs collaborateurs ont une conscience accrue des risques climatiques. Suspendre les obligations en cette matière, comme le permettrait cette loi Omnibus, représente un danger de fidélité, à la fois business et organisationnelle, sans compter leur crédibilité.
Face à cet état de fait, quelle posture doivent adopter les entreprises ? Lâcher la bride réglementaire ou sortir l’enjeu de la durabilité de son champ juridique et technique, en le plaçant au niveau de l’action citoyenne et militante à l’échelle locale ? Et comment, concrètement ?
Le narratif de la fin du monde n’a rien de désirable
Le Ministère de la Transition écologique a présenté le 10 mars dernier le troisième plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC-3) en participant à un narratif qui inscrit la catastrophe comme une fatalité. « La France pourrait perdre jusqu’à 10 % de son PIB au cours des cinquante prochaines années si la température mondiale augmente de +2°C. »[2] Il n’est pas question de transition, mais d’anticipation des dommages.
Ce discours est profondément démobilisant. Il place la population dans une posture de spectateur « à protéger » face à un futur déjà écrit. A cet égard, il est inquiétant de faire le constat que le récit dominant semble s’être résigné : l’acceptabilité de l’augmentation des températures (« +4°C en 2100 ») est davantage travaillée que l’acceptabilité des mesures qui permettraient de changer de trajectoire.
Face à cette résignation quasi institutionnelle et généralisée, il est urgent de changer la façon dont on parle de climat et de biodiversité.
Les entreprises au secours du récit de la transition écologique
C’est sur cet aspect que les entreprises peuvent – entre autres - jouer un rôle majeur pour casser cette logique de résignation, en se positionnant comme un acteur de confiance, d’inspiration et d’engagement durable en changeant, pour tous, la perception du dérèglement climatique.
Quelques actions sur les discours peuvent très vite démontrer leurs effets. Par exemple, en ne parlant plus uniquement en ordre de grandeur mais en « conséquences » sur la vie quotidienne. Les ingénieurs sont essentiels à la compréhension des phénomènes, les sociologues le sont tout autant pour travailler sur leur acceptabilité et l « ’engagement de la banalité ». En outre, ce ne sont pas les COP internationales qui influencent les comportements du quotidien, mais les décisions prises à l’échelle d’un quartier, d’un immeuble, d’un palier.
S’emparer, aux côtés du politique, du grand récit du changement climatique est un acte de militantisme pour les entreprises. Tout le monde sait ce qu’est une COP, mais qui a entendu parler des COP territoriales mises en place en 2023 et dont le premier bilan a été publié le 6 février 2025 ? Mobiliser une communication d’influence et de « publicisation » au sens premier du terme est essentiel pour rendre lisibles ces réflexions.
Il semble évident que face à cet écart entre le politique et le terrain, l’entreprise pourrait jouer le rôle du go-between, de lien entre les expertises techniques et la réalité sociale, entre les experts et ses clients. Les modèles sont à inventer mais il semble possible d’agir à la fois sur un marché et sur un territoire, en croisant les dimensions.
La communication accessible devient désirable
Plusieurs actions concrètes peuvent être envisagées dans ce sens. Sortir la transition écologique du cadre purement juridique et comptable serait la première. La CSRD ne doit pas être vue comme une simple contrainte administrative, mais comme un levier stratégique d’intelligence économique. La développer sous des nouveaux formats et dans des discours articulés de façon plus fine au regard des cibles est sans conteste un bon début, quel que soit l’agenda de la Commission Européenne.
Il s’agira ensuite de changer l’échelle du discours de l’urgence. COPs, rapports du GIEC… il est temps que les experts parlent à d’autres individus qui ne sont d’autres experts, tout en prenant en compte leur réalité sociale. Nous l’avons déjà dit : le dérèglement est climatique et non pas juridique. Le climat n’est pas objet de droit, mais un sujet quotidien, concret qui s’affranchit de la temporalité politique et juridique.
Enfin, intégrer les sciences humaines et sociales dans le discours environnemental, pour replacer l’humain au centre peut sembler être une évidence. Mais il est indispensable de penser la transformation du quotidien des populations comme jugulateur des effets du dérèglement climatique, à commencer par les campagnes de communication nationales qui devraient mieux se pencher sur leur représentativité.
En somme, 2025 est une année clé. 2030, 2050, tout cela nous emmène trop loin et nous déresponsabilise. 2025 est l’année où l’intérêt général doit devenir une ambition stratégique pour les entreprises. Rien n’est plus complémentaire de ces deux dimensions, compte-tenu de l’état de notre planète.
Car ce n’est pas un cadre réglementaire qui mobilise les consciences : c’est une narration engageante à tous les niveaux de la société.
[1] La Directive CSRD, transposée en France, soumet les entreprises à un devoir de transparence sur leurs activités en matière de durabilité.
[2] https://www.ecologie.gouv.fr/sites/default/files/documents/20250310_PNACC3_DP.pdf
Laurence Saquer Debavelaere est sociologue et communicante, fondatrice du cabinet LS Conseil. Elle a été directrice de la communication d’une filiale du groupe SNCF (AREP) et auparavant en charge de la communication RSE de Danone. Aujourd'hui, elle conseille les entreprises sur leur communication institutionnelle et stratégique.